Climat : la santé mentale des jeunes en toile de fond d'un procès inédit
À la barre d'un procès sans précédent au Canada, les témoignages se succèdent et les troubles de santé mentale émaillent systématiquement les récits des jeunes attaquant l'État pour inaction climatique.
"C'est un monde qui fait peur. J'ai du mal à imaginer ce que l'avenir nous réserve", a déclaré, en pleurs, lors de l'une des audiences cette semaine, Saj Starcevich, 20 ans, qui dit ne plus être certaine de désirer fonder une famille après en avoir rêvé enfant.
Dans ce procès, qui s'est ouvert lundi à Vancouver (ouest), ces quinze jeunes âgés de 17 à 25 ans cherchent à démontrer que l'État n'a pas su les protéger de la "menace existentielle" posée par le changement climatique et attendent du tribunal qu'il l'oblige à renforcer son plan de réduction des émissions de gaz à effet de serre.
"Dépression, anxiété, trouble de stress post-traumatique ont tous été mis en évidence chez les adolescents" touchés par les conséquences du réchauffement climatique, a déclaré Elizabeth Pinsky, pédiatre et pédo-psychiatre à Boston, appelée à témoigner par les avocats des plaignants.
Comme Saj, "environ 40% des jeunes au Canada ne sont plus certains de vouloir des enfants du fait de leurs inquiétudes liées au changement climatique", a affirmé l'experte devant le tribunal.
- Éco-anxiété -
Au cœur de ces troubles émerge le concept "d'éco-anxiété", décrit comme une "catégorie de préjudices psychologiques liée à la colère et à un sentiment de trahison" face aux événements climatiques violents et aux changements à long terme provoqués par le réchauffement, a expliqué Elizabeth Pinsky.
Le changement climatique "a eu un profond impact sur ma santé mentale" et "je suis passé par toutes les étapes de cette trahison", a expliqué un autre plaignant, Albert Lalonde, déçu par les revirements du Premier ministre canadien Mark Carney en matière de climat, notamment après le retrait de la taxe carbone ou le feu vert donné à des projets énergétiques.
"Je n'attends juste plus rien des gouvernements", assure-t-il.
Ces troubles, qui s'étendent parfois "sur des années" selon Elizabeth Pinsky, sont par ailleurs renforcés par les conséquences directes du changement climatique sur le mode de vie de ces jeunes Canadiens, habitués aux grands espaces.
"J'adore passer du temps dehors" et faire du canoë, activité qui m'amène "un profond sentiment de sérénité". Mais "j'ai souffert d'épuisement en raison de la chaleur", a décrit Lauren Wright, 22 ans, qui a grandi dans une ferme dans la province de la Saskatchewan (centre).
Amateur de vélo, Albert Lalonde a raconté en faire moins en été depuis des troubles respiratoires liés à "un air très toxique" pendant un épisode de fumées de feux de forêt ayant atteint Montréal.
Leandrea Reeves, une autre plaignante, a elle aussi fait le lien entre sa santé mentale et les fumées des feux de forêt ayant affecté sa ville natale de Whitehorse (nord). "Je me sens assez défavorisée dans ma vie et dans ce que j'ai l'occasion de vivre", a-t-elle décrit.
- "Profiter de la nature" -
"Tout ce qui empêche (...) les jeunes, et as
surément ces plaignants, de passer du temps dehors et de profiter de la nature les prive de ce que nous savons être un bénéfice", a affirmé devant la cour Elizabeth Pinsky.
Dans un rapport datant de 2022, le ministère canadien de la Santé avait reconnu que le changement climatique touchait "de façon disproportionnée la santé mentale de certaines populations", dont les jeunes.
Comme au Canada, des centaines d'autres affaires ont été portées ces dernières années ailleurs dans le monde devant les tribunaux afin de contraindre les États à l'action contre le changement climatique, avec des succès retentissants comme en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Corée du Sud.
Par la voix de son avocat, le Canada a rejeté à l'ouverture du procès l'imposition de toute nouvelle "obligation", arguant que le changement climatique était mondial et que l'action du Canada était limitée.
O. Karlsson--BTZ