Violences: la détresse des commerçants au bord de la rupture
"Je suis stressé, j'ai peur" : à l'image de ce Lillois, des commerçants sont guettés par le risque d'épuisement après les violences du 17 octobre, vécues comme un "coup de grâce" par un secteur déjà fragilisé par plusieurs années de crises.
"Je ne peux pas me reposer... C'est comme pendant le Covid", confie nerveusement Sam Debuire, commerçant dans le centre-ville de Lille.
Ouverte seulement en septembre, sa boutique de pulls en mohair et alpaga peinait à trouver son rythme sur fond de crise du pouvoir d'achat. "Au lieu d'acheter trois ou quatre pulls, les gens n'en prennent qu'un", raconte-t-il à l'AFP.
Aux moindres ventes s'ajoute désormais la crainte des clients de fréquenter le centre-ville. "Les gens ont peur, ils ne viennent pas", déplore M. Debuire.
Or, la période est cruciale pour les commerces, à l'approche des fêtes de fin d'année.
"Les commerçants sont en train de craquer", a alerté en fin de semaine dernière le président du réseau des chambres de commerce et d'industrie en France (CCI France) Alain di Crescenzo. "Nous avons des commerçants (...) à tendance suicidaire et qui sont en train de craquer, y compris sur l'autodéfense", a-t-il prévenu lundi.
Dans un contexte économique déjà morose, les violences ont ravivé un sentiment d'usure chez des commerçants déjà éprouvés par plusieurs années de crises, selon leurs représentants.
- "Ça ne s'arrête jamais" –
Depuis la crise des gilets jaunes en 2018, suivie de la pandémie de Covid-19, l'inflation et la baisse de la consommation, "on a l'impression que ça ne s'arrête jamais", souffle à l'AFP une porte-parole du Conseil du Commerce de France .
Manifestations, multiplication des normes, développement des plateformes asiatiques régulièrement accusées de concurrence déloyale... "tous les ans, il y a des choses qui font que les commerçants sont pris pour cibles", poursuit-elle.
A Lille, ce sentiment est partagé par Alexandre Guiod. A quelques mètres de la rue de Béthune, l'une des plus touchées par les heurts du 17 octobre, ce co-gérant d'une glacerie confie à l'AFP qu'il songe désormais à céder son affaire, après avoir vu ses ventes être largement amputées ces deux derniers samedis.
"Personne de la mairie n'est passé nous voir la semaine dernière" en guise de soutien, dénonce l'entrepreneur de 28 ans, qui a le sentiment d'être "abandonné par les pouvoirs publics".
"Je pense qu'on peut être considérés comme des gens courageux, on travaille énormément. Mais là on est juste en train de devenir aigris avant l'heure", lâche-t-il.
- "La vague va arriver" -
Si aucun dispositif national spécifique n'a été mis en place pour accompagner les dirigeants et commerçants, certaines villes comme Nice ou Strasbourg ont déployé une cellule de soutien psychologique. Plusieurs structures déjà existantes proposent également de l'aide aux commerçants.
"De très nombreuses CCI ont intégré la prise en charge psychologique des commerçants à leur dispositif de crise", assure CCI France.
C'est notamment le cas de celles de Lyon-Saint-Étienne, Paris ou Grenoble - dont la plupart s'appuient sur l'Apesa, un dispositif d'aide psychologique pour entrepreneurs en souffrance aiguë.
"Aujourd'hui, les commerçants sont plus révoltés qu'abattus", observe auprès de l'AFP la présidente d'Apesa France, Martine Tibérino-Champ, "mais la vague va arriver plus tard".
Pour l'heure, les remontées depuis le 17 octobre restent limitées. Selon Mme Tibérino-Champ, les commerçants touchés sont davantage mobilisés par les démarches d'urgence, mais les difficultés pourraient apparaître lorsque se posera la question des indemnisations et de la viabilité de certains commerces.
A Marseille, où la CCI a recensé 500 commerces touchés, "dont 331 sinistrés et 118 totalement pillés", les responsables locaux alertent sur l'état psychologique de certains professionnels.
"Ceux qui travaillent en centre-ville sont sous le choc. On a besoin de soutien", a déclaré lundi le président de la CCI métropolitaine Aix-Marseille-Provence, Jean-Luc Chauvin, lors d'une rencontre avec Emmanuel Macron.
"Beaucoup sont en détresse. Ceux qui ont été pillés par deux fois hésitent à rester", a-t-il ajouté, cité par le quotidien La Provence.
Si l'Apesa accompagne aujourd'hui quelque 2.400 entrepreneurs par an, Martine Tibérino-Champ craint une augmentation du nombre d'ici début 2027. "J'espère me tromper", dit-elle, "mais il y en a qui ne vont pas s'en relever".
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N. Nilsson--BTZ