Guerre au Moyen-Orient: pourquoi le gazole flambe plus que l'essence en Europe
Les prix des produits pétroliers flambent depuis le début du conflit au Moyen-Orient, le gazole en tête: dans un marché déjà tendu avant la guerre, l'Europe paie cher sa dépendance aux importations de ce carburant, le plus consommé.
Les exportations pétrogazières du Golfe sont mises à mal par les attaques contre les infrastructures et le blocage du détroit d'Ormuz. Cela exacerbe des tensions préexistantes sur l'approvisionnement européen en gazole, ce qui a des conséquences brutales sur les prix à la pompe, et menace d'inflation de nombreux secteurs.
Gazole plus touché que l'essence
Le gazole est partout: il alimente les voitures, le transport routier de marchandises et de passagers, mais aussi les engins agricoles et de chantier ainsi que la pêche et une partie du secteur maritime.
Malgré l'électrification progressive des véhicules dans l'Union européenne, le gazole représentait en 2024 encore 86% de la consommation de carburants routiers en Lettonie, 73% en France, 66% en Allemagne, mais seulement 50% aux Pays-Bas, selon un rapport de FuelsEurope, qui représente l'industrie du raffinage et des carburants.
Jeudi, le cours du gazole européen a dépassé 200 dollars le baril, du jamais-vu depuis mars 2022 et les retombées de la guerre en Ukraine.
Avant le conflit au Moyen-Orient, "l'équilibre offre/demande du gasoil", au niveau mondial "était beaucoup plus tendu que celui de l'essence", ce qui s'est ensuite traduit sur les marchés par une "forte hausse des prix du gasoil" tandis qu'elle est "restée relativement limitée" pour l'essence, a expliqué à l'AFP Susan Bell, spécialiste des matières premières au cabinet Rystad Energy.
En France, le prix du gazole a augmenté de 32,7% depuis le 27 février, veille des premières frappes israélo-américaines sur l'Iran. C'est bien plus que les 16,86% de hausse du SP95-E10, l'essence la plus consommée dans le pays, d'après un calcul de l'AFP réalisé sur les prix déclarés par quelque 9.600 stations sur un site gouvernemental. Au 30 mars, son prix à la pompe dans l'UE en moyenne pondérée s'affichait à 2,07 euros le litre contre 1,87 euro pour le Super95.
Le gazole a longtemps été moins cher que l'essence, mais depuis quelques années, ce n'est plus systématiquement le cas, en raison de tensions géopolitiques et de rattrapage fiscal.
Marché structurellement tendu
Un héritage industriel et fiscal a amené l'Europe à être exportatrice nette d'essence, mais importatrice nette de gasoil.
La "dieselisation" du parc automobile, encouragée il y a 25 ans par des incitations fiscales et les constructeurs automobiles, a fait bondir la demande en gazole, tandis que les raffineries, historiquement tournées vers l'essence, n'ont pas pu suivre.
Résultat: un excédent d'essence exporté notamment vers les Etats-Unis et l'Afrique, et un déficit structurel de gazole.
Dépendance au Moyen-Orient
La Russie était le principal fournisseur de gazole de l'UE jusqu'à l'invasion de l'Ukraine en 2022 et les sanctions visant Moscou qui ont poussé l'Europe à diversifier ses apports, en provenance d'Inde, de Turquie, des Etats‑Unis et d'Arabie saoudite.
Le Moyen‑Orient a fourni un peu plus de la moitié des importations européennes de gazole en 2025 (554.000 barils par jour sur un total de 1,06 million), selon les chiffres de Rystad Energy communiqués à l'AFP. Environ un tiers de ce gazole moyen-oriental transitait par le détroit d'Ormuz, des flux difficilement remplaçables.
Alternatives réduites
"Les raffineries tournent déjà à plein régime", prévient un expert du raffinage de TotalEnergies, qui exploite six raffineries en Europe, dont trois en France, ce qui limite toute augmentation des capacités, sur ce continent comme ailleurs.
"En ajustant nos réglages de manière optimale, les marges de manœuvre n'en restent pas moins très minimes" pour TotalEnergies, précise-t-il.
Si l'Europe peut réduire ses exportations d'essence au profit de son marché intérieur, elle aura "plus de difficultés à trouver des sources d'importation de gasoil", affirme Susan Bell.
"Le plus efficace et le plus économique pour l'Europe serait de s'approvisionner en gasoil auprès de la Russie", ajoute-t-elle, mais l'UE n'a pas l'intention de revenir sur ses sanctions visant Moscou.
Le report de maintenances sur des raffineries, l'usage des réserves stratégiques et une baisse de la consommation apparaissent comme les seuls leviers pour résorber partiellement le déséquilibre, souligne-t-elle.
S. Sokolow--BTZ