Dans le Grand Sud malgache déjà affamé, El Niño fait craindre une disette de l'ampleur de 2021
Les bras sont décharnés, les ventres boursouflés par la malnutrition. Une dizaine d'enfants hâves attendent un vrai repas dans un centre du Programme alimentaire mondial (PAM) comme il y en a des dizaines dans le sud de Madagascar sous la menace d'El Niño.
La période de soudure entre deux récoltes n'a pourtant pas encore commencé sur l'île de l'océan Indien. Le pire est à venir dans le Grand Sud, région aride et la plus pauvre du pays, où les pluies devraient encore se raréfier avec le phénomène El Niño, à l'intensité exceptionnelle annoncée.
L'Organisation météorologique mondiale prédit un "risque accru de sécheresse", aux conséquences exacerbées par les coupes dans les aides internationales et l'inflation causée par la guerre au Moyen-Orient. D'autres pays, allant du Nigeria à la Somalie, en passant par l'Inde et le Brésil, y sont aussi vulnérables.
A mesure que défilent la route, puis la piste deux heures et demie durant depuis Tolanaro (ex Fort-Dauphin), les collines verdoyantes retenant à l'est tout le crachin venant de l'océan Indien laissent place à des paysages sépia, couverts de terre sablonneuse hérissée de cactus.
A Ifotaka, "là où il y a de la boue" selon son nom malgache –donné du temps où il y en avait encore–, de la bouillie de farine mijote au centre du PAM. Il a ouvert en 2023 à la suite de la famine de 2021-2022. Cette petite ville aux cabanes de bois et de tôle ondulée en était l'épicentre.
Lors de ce "kere", comme on appelle à Madagascar les périodes de faim, 30.000 personnes souffraient dans les environs d'un manque extrême de nourriture menaçant directement leur vie. On y faisait bouillir les cactus et les chutes de peau des tanneurs pour survivre.
L'agence onusienne avait décrit cette famine comme la première causée par le réchauffement climatique.
- "Trois fois plus" d'aléas climatiques -
"Il y a une augmentation spectaculaire des aléas climatiques à Madagascar", souligne la directrice du PAM dans le pays, Tania Goosens, à l'AFP. "En vingt ans, on compte 35 cyclones, 8 inondations et 5 sécheresses sévères, soit trois fois plus que les 20 ans précédents".
A Manindra, où la vue des eaux de la mer nargue les travailleurs de la terre, il aurait déjà dû en tomber du ciel, observe James Tsirimalaza dans ces tout derniers jours de septembre. "Malheureusement, il n'y a pas de pluie", constate le paysan de 46 ans.
Anticipant une crise, l'ONG Save the Children a doté sa branche de Madagascar du "double du budget habituel", indique à l'AFP Tatiana Dasy, représentante de l'ONG sur l'île.
En attendant El Niño, la faim se conjugue déjà au présent. A Ifotaka, une agente du centre doit s'éclipser, elle vient d'apprendre le décès d'un enfant de deux ans atteint de malnutrition.
A une heure de 4x4 – que personne ne possède ici – le centre hospitalier d'Amboasary-Atsimo a enregistré six décès d'enfants malnutris cette année.
En 2022, quand la famine s'était poursuivie les premiers mois de l'année jusqu'aux récoltes début mai, 15 y étaient morts.
"On prédit environ 3.700.000 personnes en insécurité alimentaire de niveau crise", indique Tania Goosens. "On n'a jamais vu ça dans le pays avant, donc c'est pire qu'en 2021-2022".
D'ici avril, 39% des enfants de moins de cinq ans du Grand Sud pourraient souffrir de malnutrition aiguë, soit près de 270.000 cas, selon le système international de surveillance de l'insécurité alimentaire (IPC).
- Inflation alimentaire -
De plus, le conflit au Moyen-Orient a causé une flambée des prix du pétrole et de l'urée, servant de fertilisant.
"La transmission de ces hausses vers Madagascar affectera directement les coûts du transport, du pompage, des engrais, du carburant de pêche, des intrants agricoles et des prix alimentaires", relevait l'IPC en juillet.
L'inflation alimentaire annuelle atteignait 10,4% ce mois-là à Madagascar, contre 6,8% en janvier.
Sur un mur de l'hôpital d'Amboasary Atsimo, le logo de l'agence américaine l'USAID, démantelée en 2025, rappelle que les aides internationales se sont taries aussi.
Washington a cessé son financement de moyens de transport et de formations sanitaires deux mois plus tôt, a indiqué à l'AFP un responsable hospitalier.
"Cette année, notre ciblage était de soutenir 720.000 personnes. On arrive à peine à 50%", constate Tania Goosens. "Les cantines scolaires sont l'autre programme très affecté: 35.000 enfants ne vont plus recevoir un repas à l'école".
La faim n'est pas une fatalité pourtant. "Je ne peux pas arroser mon champ (car je suis) trop loin du point d'eau collectif", explique Eva Razafindrazaka, 51 ans, son petit-fils traité pour malnutrition dans les bras. "Mais ceux qui ont des pompes solaires le peuvent".
A l'heure où tout le monde sur les pistes de sable rentre les zébus à l'enclos, un homme ramène tant bien que mal, sur une brouette à roue de bois qui s'ensable, des panneaux solaires.
"Si je les laisse, je ne les retrouve pas", explique Manjomaro Andrianantenaina.
Ce paysan de 25 ans les a reçus la veille. Le forage d'un puits, muni d'une pompe à énergie solaire, lui a coûté plus de deux millions d'ariary, soit 400 euros.
Un investissement inaccessible pour la plupart dans le Grand Sud, où plus de 90% de la population vivait sous le seuil de pauvreté de 2,15 dollars par jour, selon la Banque mondiale en 2023.
"Avant, j'étais inquiet pour la pluie quand il faisait chaud, livre-t-il. Maintenant, je guette le soleil pour pomper l'eau".
A. Walsh--BTZ