Renaissance ou exil: en Hongrie, l'avenir des médias indépendants suspendu aux élections
A moins de trois semaines des législatives en Hongrie, l'hebdomadaire Magyar Hang ne réfléchit pas seulement à la couverture des résultats du scrutin. Il prépare également des scénarios d'exil, en cas de cinquième victoire d'affilée du Premier ministre nationaliste Viktor Orban.
Si le chef de l'opposition Peter Magyar l'emporte, "nous avons élaboré une stratégie de retour à des conditions de marché normales", explique à l'AFP le directeur général Csaba Lukacs dans les locaux du journal à Budapest.
Mais si les sondages se trompent et que Viktor Orban gagne, la rédaction de ce titre conservateur a un "plan B": "transférer une partie des activités à l'étranger".
De telles projets ne sont pas isolés dans le pays d'Europe centrale membre de l'Union européenne qui a vu de nombreux médias indépendants fermer, et de nombreux autres passer aux mains d'hommes d'affaires proches de Viktor Orban depuis son retour au pouvoir en 2010.
Tant et si bien que 80% du paysage médiatique du pays - qui a dégringolé à la 68e place dans le classement annuel de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse- est sous son contrôle, selon les estimations de l'ONG.
En février, le dirigeant pro-Trump et proche de Vladimir Poutine, a promis de "faire le ménage" dans la société civile, et de s'occuper notamment des "journalistes vendus" à "l'influence étrangère".
"Je crains la vendetta que Viktor Orban voudra peut‑être mener" après le 12 avril, a dit à l'AFP le directeur général de RSF Thibaut Bruttin, de passage à Budapest. "Il se peut que nous voyions des journalistes partir en exil".
- "Traîtres" -
Fondé en 2018, Magyar Hang, devenu le deuxième hebdomadaire politique le plus lu du pays, avec un tirage de 12.000 exemplaires, n'est jamais convié aux conférences de presse hebdomadaires du gouvernement.
"Ils nous considèrent comme des traîtres", dit son rédacteur en chef Zsombor Gyorgy, estimant que sa rédaction a conservé les "valeurs civiques, comme le respect de la tradition et des droits civils, qu'Orban a abandonnées".
Né sur les cendres de Magyar Nemzet, un quotidien acquis au gouvernement avant d'être contraint de fermer en raison de la brouille de son propriétaire avec le dirigeant nationaliste, Magyar Hang a d'abord été rédigé bénévolement par une vingtaine des journalistes licenciés, dans le salon de l'un d'entre eux.
Aujourd'hui il compte 44 employés et réussit à dégager un bénéfice grâce aux abonnements et des produits dérivés.
Mais personne n'ayant accepté de l'imprimer, les tirages se font en Slovaquie voisine.
Impossible de compter sur la manne publique, réservée selon RSF aux groupes des "oligarques" liés au parti Fidesz de Viktor Orban.
"Edités de manière centralisée, ces médias ne donnent qu'un seul point de vue", souligne Agnes Urban, de l'ONG Mertek Media Monitor.
- "Venin politique" -
L'an dernier, Magyar Hang, conjointement avec un autre média resté anonyme, a saisi la justice européenne, accusant le gouvernement d'avoir accordé plus de 800 millions d'euros d'aides publiques aux médias qui lui sont acquis depuis 2015.
Mais selon Boris Kalnoky, directeur de l'école de journalisme au Mathias Corvinus Collegium (MCC), une institution privée proche de la majorité, il est logique que le gouvernement ne soutienne pas les médias "hostiles". "On ne peut pas reprocher son venin au serpent. C'est la nature de la politique", dit-il à l'AFP.
S'ils se maintiennent au pouvoir, des responsables du Fidesz ont annoncé vouloir remettre sur la table la "loi pour la transparence de la vie publique", abandonnée après des manifestations l'an dernier. Comparée par ses détracteurs à la loi russe sur les "agents de l'étranger", elle vise à sanctionner voire fermer les médias et les ONG "financés depuis l'étranger".
Peter Magyar s'est engagé, s'il devient Premier ministre, à faire son "possible pour restaurer ou renforcer la liberté des médias", lors d'une récente conférence de presse.
Mais dans un climat général hostile aux questions qui fâchent, il a reconnu avoir lui-même parfois la dent dure avec les journalistes des médias indépendants.
O. Petrow--BTZ